La santé mentale est aujourd’hui reconnue comme un pilier essentiel du bien-être global. Pourtant, chez les jeunes, exprimer un mal-être reste encore un défi majeur. Beaucoup se taisent, minimisent leur souffrance ou l’enfouissent, parfois jusqu’à ce qu’elle devienne insupportable. Pourquoi est-ce si difficile pour les adolescents et les jeunes adultes de mettre des mots sur ce qu’ils ressentent ? Les réponses sont multiples, complexes, et profondément liées aux mécanismes sociaux, émotionnels et culturels qui façonnent la jeunesse.
Un âge de transition, entre fragilité et pression
L’adolescence est une période marquée par des changements rapides : le corps se transforme, la personnalité se construit, les repères évoluent. C’est aussi une phase où les jeunes cherchent à appartenir à un groupe, à affirmer leur individualité, tout en craignant le rejet ou l’exclusion.
Dans ce contexte, montrer sa vulnérabilité peut être perçu comme une faiblesse. Beaucoup préfèrent afficher une façade de contrôle, de force ou d’indifférence, même lorsqu’ils souffrent intérieurement. Le besoin de reconnaissance, l’envie d’être « normal », la peur de décevoir ou d’inquiéter les adultes contribuent à verrouiller la parole.
La peur d’être jugé ou incompris
L’un des principaux freins à l’expression du mal-être est la peur du jugement. Les jeunes craignent souvent de ne pas être pris au sérieux, d’être vus comme « fragiles », « dramatiques », ou « trop sensibles ». Ils redoutent les réactions banalisantes :
« Tu n’as pas de vraies raisons d’être mal. »
« C’est juste une phase. »
« D’autres sont dans une situation bien pire. »
Ces réponses, souvent dites sans mauvaise intention, invalident leur ressenti. Résultat : le jeune se replie, se tait et apprend à ne plus partager ses émotions.
Un vocabulaire émotionnel limité
Beaucoup de jeunes n’ont tout simplement pas appris à identifier, nommer ou exprimer ce qu’ils ressentent. Dans les familles ou à l’école, l’éducation émotionnelle reste souvent absente. On leur apprend à lire, compter, obéir, mais rarement à dire :
« Je suis submergé par l’anxiété. »
« Je me sens vide. »
« J’ai l’impression de ne pas exister. »
Sans les mots, le mal-être devient un flou intérieur difficile à décrire, parfois même à comprendre soi-même. Il s’exprime alors autrement : à travers des crises, du silence, de l’agressivité, ou des comportements à risque.
Le poids des réseaux sociaux et des apparences
Les réseaux sociaux, omniprésents dans la vie des jeunes, peuvent renforcer l’invisibilisation de la souffrance. La pression à paraître heureux, dynamique, sociable, stylé est constante. Dans ce climat, montrer qu’on ne va pas bien peut sembler inconcevable. On s’affiche souriant en ligne, même si l’on pleure seul le soir.
Par ailleurs, la comparaison permanente avec les autres – leurs réussites, leur popularité, leur image – accentue le sentiment de ne pas être à la hauteur, de ne pas avoir le droit d’aller mal.
Le manque d’espaces de parole sécurisants
Pour qu’un jeune parle, il a besoin d’un cadre de confiance, sans jugement, où il se sent écouté, entendu et respecté. Or ces espaces sont encore trop rares. À la maison, le dialogue est parfois rompu ou tendu. À l’école, les adultes sont souvent débordés ou peu formés à la santé mentale. Dans le système de soins, les délais pour accéder à un professionnel sont parfois longs, et le coût peut être un frein.
Trop souvent, les jeunes n’ont pas d’endroit où déposer leur souffrance. Ils se retrouvent seuls avec ce qu’ils ne savent pas dire.
La peur d’inquiéter ou de décevoir
Beaucoup de jeunes gardent leur mal-être pour eux par peur de blesser ceux qu’ils aiment. Ils ne veulent pas inquiéter leurs parents, ou être une charge supplémentaire pour des adultes déjà stressés. Certains ont même intégré l’idée que leurs émotions sont un problème en soi, qu’il vaut mieux cacher pour ne pas déranger.
Cette volonté de « protéger les autres » se fait souvent au détriment de leur propre équilibre psychologique.
Des attentes sociales irréalistes
La société valorise encore trop souvent la performance, la réussite, l’optimisme constant. Être fatigué, triste, démotivé est vu comme un échec, un signe de faiblesse, voire une faute. Dans ce contexte, il est difficile pour un jeune de dire : « Je n’y arrive pas. »
Ce culte de la réussite empêche parfois de demander de l’aide, car cela reviendrait à avouer qu’on ne contrôle pas tout, qu’on flanche. Pourtant, c’est précisément dans ces moments qu’un soutien peut tout changer.
Que faire pour libérer la parole ?
Il est possible de créer les conditions pour que les jeunes osent parler de leur santé mentale. Cela passe par :
- L’écoute sans jugement : Être disponible, poser des questions ouvertes, ne pas chercher à « réparer » mais à accueillir.
- L’éducation émotionnelle : Apprendre aux jeunes à identifier leurs émotions, à en parler, à comprendre que ce qu’ils ressentent est légitime.
- Des lieux d’échange adaptés : Espaces santé jeunes, maisons des ados, groupes de parole, consultations anonymes.
- Une culture du soutien : Valoriser la vulnérabilité, déstigmatiser les démarches d’aide, montrer que demander du soutien est un acte de courage, pas de faiblesse.
- Un changement de regard collectif : Accepter que la souffrance psychique fait partie de l’expérience humaine, et qu’elle mérite autant d’attention que la souffrance physique.
Parler pour mieux vivre
Le mal-être des jeunes n’est pas une mode, ni un caprice. C’est un appel, souvent silencieux, à être compris, accompagné, reconnu. Si les jeunes ont du mal à s’exprimer, ce n’est pas parce qu’ils ne veulent pas, mais parce qu’ils ne trouvent pas toujours l’espace, le langage ou la personne qui les écoute vraiment.
Encourager cette parole, c’est contribuer à leur bien-être, mais aussi à construire une société plus humaine, plus sensible, plus juste. Car une jeunesse qui ose dire « je ne vais pas bien » est une jeunesse qu’on peut aider, soutenir… et faire grandir dans de meilleures conditions.
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